Traversée de l'Atlantique vers l'Europe: 2,400 miles de mer et de magie
Partez des Antilles vers les Açores pour une aventure faite de camaraderie, de quarts de nuit et de l’immensité océanique.
Les jours précédant le départ de Marigot, à Saint-Martin, sont empreints d’une énergie méthodique, presque rituelle. Les membres d’équipage vont et viennent entre les marchés et les quais d’avitaillement, chargeant des caisses de fruits frais, de légumes, des sacs de pâtes et de riz, des conserves de poisson, des paquets scellés de beurre, de fromages, de lait longue conservation, ainsi que les petites douceurs essentielles — chocolat, noix, fruits secs — pour soutenir le moral durant les longs quarts de nuit. Les réservoirs d’eau sont remplis à ras bord, les jerricans vérifiés, les moteurs inspectés, et tout l’équipement de sécurité minutieusement compté et vérifié: gilets de sauvetage, longes, EPIRB, fusées, grab-bag, trousse de premiers soins hauturière. Le skipper arpente le pont avec un regard exercé — ajustant un bout ici, vérifiant la tension du gréement là — veillant silencieusement à ce que rien ne soit laissé au hasard.
Lorsque les amarres sont enfin larguées et que Marigot disparaît dans le sillage, le rythme terrestre s’efface. La routine de l’océan s’impose presque immédiatement, structurée par des quarts de nuit de 2h30 partagés équitablement entre tous les membres d’équipage. Le système de quart devient le pouls de la vie à bord. La nuit, l’équipage hors quart dort profondément tandis qu’un équipier est au poste de barre, accroché par sa longe, scrutant instruments et horizon, écoutant le murmure des voiles ou le ronronnement des moteurs lorsque l’on traverse une zone de calme. La lueur orangée des instruments du cockpit devient familière, tout comme la présence discrète du skipper qui passe vérifier que tout va bien, partageant parfois une boisson chaude ou quelques mots d’encouragement avant de disparaître à nouveau dans la cabine.
Le jour révèle un tout autre visage du catamaran — lumineux, ouvert au ciel. Après le changement de quart du matin, l’équipage se réunit pour le petit-déjeuner : fruits frais tant qu’il y en a, gruau, yaourt, œufs et pain grillé. Chaque jour, quelqu’un prend en charge la cuisine, et cette rotation fait de la préparation des repas une contribution essentielle de chacun à la traversée. Le bateau sent le café, l’air salin, et les plats que le cuisinier du jour réussit à préparer.
La vie s’organise autour des quarts, des siestes, des lectures, des conversations, et des manœuvres. Le skipper ou le second dirigent les réglages, prennent un ris avant les grains, renvoient de la toile lorsque l'Alysée revient, et expliquent les systèmes météo sur le traceur.
Le catamaran passe l’essentiel de son temps sous voile, glissant de manière constante, ses étraves fendant l’Atlantique. Par moments, les moteurs se réveillent lorsque les batteries demandent à être rechargées, ou lorsqu’il faut maintenir une allure pour suivre une fenêtre météo favorable.
Le déjeuner est simple, pris à l’ombre du cockpit : wraps, salades, couscous, bols de riz, sandwiches. L’après-midi apporte un calme feutré — certains dorment pour récupérer des quarts de nuit. D’autres profitent de la lumière pour effectuer de petites tâches : vérifier les points de ragage, nettoyer la cuisine, écrire dans les journaux de bord ou personnels. Parfois, des dauphins surgissent, jouant avec les étraves et apportant instantanément la joie à bord. Si la mer le permet, quelqu’un lance aussi une ligne de traîne dans l’espoir d’attraper un mahi-mahi pour le dîner.
Les soirées sont le moment le plus convivial de la journée. Le dîner est servi avant le coucher du soleil, permettant à tous de se rassembler autour de la table du cockpit — bols fumants de ragoût, pâtes ou sautés. Les conversations glissent entre histoires, discussions techniques, réflexions sur le rythme de la traversée et contemplation des vagues et du ciel. À la tombée du jour, le skipper présente la météo de la nuit et la rotation des quarts, afin que chacun sache ce qui l’attend.
Puis la nuit revient, et la vie se resserre autour des quarts de 2h30. Les étoiles deviennent des compagnes constantes et lorsque la lune se montre, elle illumine l'immensité océane. Le vent dans le gréement, la phosphorescence dans le sillage et le passage mesuré du temps créent un état de présence calme et attentive.
Jour après jour, ce cycle se répète mais n'est jamais monotone, façonné par la mer, le ciel et la cohésion de l’équipage. Rapidement, la traversée semble moins un voyage qu’un microcosme flottant, avec ses rituels, sa camaraderie et un élan constant vers l'objectif ultime.
Et puis, après 15 à 18 jours selon le vent, une silhouette apparaît un matin à l’horizon: Faial, se levant en bleu tendre de l’Atlantique, avec l’impressionnant cône de l’île de Pico en arrière-plan. À l’entrée de Horta, la digue couverte de fresques peintes par des milliers de marins accueille l’équipage comme un rite initiatique. Exaltés et remplis d’un profond sentiment d’accomplissement, tous posent pied à terre avec une nouvelle compréhension du temps océanique — et d’eux-mêmes.













