De l’Atlantique à l’Andalousie: mille milles vers la porte de la Méditerranée
Aventure de voile, de plongée sous-marine, de nage libre, et de randonnées dans les plus hautes et sauvages îles des petites Antilles.
Dans les jours précédant le départ de Ponta Delgada, à São Miguel, le bateau vibre d’une préparation concentrée, presque cérémonielle. Les membres d’équipage circulent entre les marchés locaux et les quais d’avitaillement de la marina, chargeant le catamaran de produits açoriens, d’essentiels pour une semaine en mer. Les réservoirs d’eau sont pleins, les niveaux de carburant sont vérifiés, les jerricans solidement arrimés, et la liste du matériel de sécurité passée en revue.
Une fois les amarres larguées et São Miguel disparu dans le sillage, les rythmes terrestres s’effacent presque instantanément. Le système de quart — rotations de 2 h 30 tout au long de la nuit, partagées équitablement — impose la cadence de la vie à bord. Chaque nuit, tandis que la plupart dorment un équipier veille à la barre, scrutant l’océan sombre, surveillant les instruments aux lueurs ambrées du cockpit, écoutant la respiration des voiles ou le ronronnement régulier des moteurs lorsque les calmes s’installent. Le skipper traverse parfois le pont, glissant un mot discret, partageant une boisson chaude, ou ajustant le gréement pour garder le bateau équilibré avant de redescendre à l’intérieur.
Le jour transforme l'expérience. Les matinées commencent avec les changements de quart, puis le petit-déjeuner — fruits (tant qu’il en reste), gruau, yaourt ou œufs et pain grillé. Les tâches de cuisine tournent, faisant de la préparation des repas une responsabilité partagée et une façon de contribuer au petit écosystème en mouvement qu’est le bateau. L’odeur du café se mêle à l’air marin et à ce que le cuisinier du jour a réussi à concocter.
Les journées s’installent dans un rythme volontaire, façonné par les quarts, les siestes, les lectures, les conversations et une navigation attentive. Le skipper ou le second guident les réglages de voiles, prennent un ris tôt lorsque le vent se lève au-dessus de la houle atlantique, renvoient de la toile lorsque les conditions se calment, et préparent l’équipage aux systèmes météorologiques à venir à l’approche du Détroit de Gibraltar.
La plupart du temps, le catamaran avance sous voile, ses deux étraves fendant la route vers la l'entrée que gardent les colonnes d'Hercule. Les moteurs ne tournent que lorsque le vent tombe, lorsque les batteries ont besoin d’être rechargées, ou lorsque le respect d’une fenêtre météo favorable l’exige. Le déjeuner est simple, pris à l’ombre du cockpit: salades de couscous, wraps, salades composées, sandwiches. Les après-midi apportent souvent un rythme lent: certains font la sieste, d’autres écrivent, d’autres encore vérifient les bouts et les points d’usure. Parfois, des dauphins bondissent à l’étrave comme pour escorter le bateau vers la porte de la Méditerranée.
Les soirées rassemblent tout le monde. Le dîner est servi avant le coucher du soleil — ragoûts, pâtes, sautés — puis viennent les histoires, les réflexions sur la progression du jour, et le briefing du skipper sur la météo nocturne et le prochain cycle de quarts. À mesure que l’obscurité tombe derrière le tableau arrière, le ciel nocturne devient un compagnon fidèle. Les étoiles se précisent, le vent chante dans le gréement, et le sillage se pare de lueur phosphorescente: un monde calme quoique toujours en mouvement.
Puis un matin, après plusieurs jours de routine hauturière, la silhouette de l’Europe surgit: les reliefs escarpés de la région de Gibraltar, l’incontournable passage entre les mers. Lorsque le catamaran s’engage en Méditerranée le littoral andalou s’étire devant l’étrave. Quand le port de Málaga s’ouvre enfin, l’équipage met pied à terre avec un profond sentiment d’accomplissement — ayant franchi la distance qui sépare un archipel volcanique de l’Atlantique de la courbe ensoleillée des côtes espagnoles. Chacun-e rapporte avec elle-lui la magie tranquille d’une traversée réussie.













