Cap sur le paradis: une aventure transatlantique vers les Antilles
Partez des Canaries vers les Caraïbes pour une aventure faite de camaraderie, de quarts de nuit et de l’immensité de l’océan.
Dans les jours précédant le départ de Tenerife, le catamaran se transforme en véritable ruche, portée par la préparation minutieuse qui s’impose avant une grande traversée. L’équipage s’affaire entre les marchés de l’île et les quais de la marina, chargeant caisses de bananes, papayes, pommes de terre, oignons et autres fruits et légumes capables de durer des semaines en mer. Les provisions sèches — riz, lentilles, pâtes, conserves — sont embarquées avec discernement. Les réservoirs d’eau sont remplis au maximum, le carburant vérifié, les jerricans solidement arrimés et tout l’équipement de sécurité disposé sur les trampolines pour l’inspection : gilets, longes, balises de détresse, fusées, grab-bag, trousse médicale. Skipper et second parcourent le pont en silence, ajustant une amarre, vérifiant le gréement, veillant à ce que rien ne soit laissé au hasard avant d’affronter l’Atlantique.
Une fois les amarres larguées et les pentes volcaniques de Tenerife effacées, la vie terrestre s’estompe aussitôt.
Le rythme des quarts de nuit — des rotations de deux heures et demie réparties équitablement — impose sa cadence. La plupart dorment à tour de rôle, tandis qu’un équipier de quart reste à la barre, veillant sur les vagues argentées, surveillant les instruments et écoutant la respiration des voiles sous les alizés. Le skipper glisse parfois sur le pont pour glisser un conseil ou partager une tasse de thé avant de regagner le carré, laissant derrière lui le lent chuintement de l’eau sous les coques.
Le jour apporte un rythme plus serein. Les relèves de quart se font autour du petit-déjeuner: fruits frais tant qu’il en reste, puis gruau, yaourt, crêpes ou œufs selon l’état de la mer et l’inspiration des cuisiniers. Les tâches culinaires sont partagées tour de rôle, devenant un geste à la fois pratique et fédérateur. L’arôme du café accompagne la tiédeur des alizés et relance les conversations — à propos des étoiles, du vent, des milles parcourus.
Les journées sont d'une simplicité voulue: quarts, siestes, lectures, réglages de voile, contrôles d’usure, et cette science discrète qui garde le bateau équilibré au fil des milles océaniques. Le skipper guide l’équipage dans les manœuvres — prendre un ris tôt, l’enlever prudemment, s’ajuster au souffle des alizés — et dispense des leçons informelles: anticiper une ligne de grains, sentir le vent évoluer avant même de le lire sur les cadrans, déchiffrer l'onde de l’océan menant à la Caraïbe.
La majorité des journées se déroule sous voile, le catamaran filant vers l’ouest avec assurance. Les moteurs ne servent qu’avec parcimonie, pour recharger les batteries ou traverser une zone sans vent.
Le déjeuner reste simple et léger — wraps, couscous, riz, salades fraîches — partagé à l’ombre du cockpit. Les après-midis étirent une douce torpeur: certains dorment, d’autres lisent ou écrivent, d’autres encore s’installent à l’avant sur les filets pour observer les poissons volants qui jaillissent en éclats argentés. Parfois, des dauphins escortent l’étrave, inscrivant leur passage dans la mémoire de la traversée.
Le soir réunit tout l’équipage. Les dîners, chaleureux — pâtes, ragoûts, currys — sont suivis d’histoires, de rituels et du briefing du skipper sur la nuit à venir. Lorsque l'obscurité enveloppe le bateau, sans aucune lueur de terre, le ciel se fait merveille. Les étoiles débordent sur la voûte sombre, des satellites glissent, silencieux, et le sillage étincelle de phosphorescences. Chaque quart nocturne devient un univers en soi — doux, régulier, et empreint de l'humilité que nous transmettent les infinis que l'on touche des yeux.
Au fil des jours, la routine s’installe sans jamais se répéter. L’océan varie ses tons et ses humeurs. Les grains s’enchaînent, taches sombres apportant rafales et pluie brève. Au matin, des poissons volants gisent sur le pont, souvenirs de cette route est belle et bien sauvage.
Un matin, l’horizon laisse entrevoir une ligne bleue — la Martinique surgit de la mer, déclinant ses teintes de vert et de bleu. À l’approche du Marin, une odeur familière de terre se suspend au-dessus de l’eau, et le paysage se précise au fil des milles. Rejoindre le calme de la baie paraît presque insolite après la grandeur de l’Atlantique. Les amarres sont frappées, les pieds retrouvent le ponton. L’équipage se retrouve enfin — exalté, réchauffé par le soleil, et sincèrement comblé.
Plus de deux semaines après avoir quitté Tenerife, le bateau et ses marins ont traversé l’océan, portés par les alizés, le sens du collectif et la magie silencieuse d’une grande traversée












